06 mars 2026 au 11 avril 2026
Le titre de cette exposition se réfère au livre d’Edouard Glissant et de Patrick Chamoiseau, l’intraitable beauté du monde : adresse à Barack Obama,1 et situe ainsi le contexte dans lequel Rodolphe Huguet a choisi de développer son travail d’artiste. Dans cette lettre, datée de 2008, les deux écrivains martiniquais s’adressent au 44ème président des États-Unis, premier africain-américain à accéder à la Maison Blanche, et appellent à une réflexion entre poétique et politique sur ce que pourrait être le monde de demain.
« Rodolphe Huguet est un artiste prolifique et nomade. Ses créations, de toutes matières, du textile au verre et au papier, de la terre cuite au métal et aux objets détournés, sont, pour reprendre le titre d’un recueil de poèmes de Blaise Cendrars, « du monde entier ».»2
Dans la monographie qui lui est consacrée et dont Pascal Beausse a écrit le texte, l’attitude de l’artiste révèle une disponibilité attentive à ce qui l’entoure, une volonté de rendre le monde manifeste, sensible, flagrant, criant parfois. « L’art de Rodolphe Huguet consiste en un pragmatisme poétique du faire avec. Faire avec la Terre et ses habitants. Faire avec la jubilation de la trouvaille, de l’invention et de la débrouille. Faire avec les rêves et le hasard heureux. Faire avec la vie. Le travail de l’artiste, c’est de créer des formes qui disent le monde dans lequel elles apparaissent. Mieux qu’un ouvrage de théorie culturelle : une oeuvre de Rodolphe Huguet – un tissage, un pliage, un bricolage. Extension du domaine de l’activité artistique : la vie continue. Un shoot de réel, c’est ce qui donne une bonne pièce. » 3
Cette exposition à la galerie AL/MA rassemble une quinzaine d’œuvres issues de séries différentes, réalisées avec des protocoles variés : masques africains inspirés par des fragments de vieux paniers d’osier, sacralisés en bronze poli ; une cimaise confectionnée à partir de tiges de ronce en bronze blanc [Cyma, n°2, 2008, ronces en bronze, voile de peinture carrosserie blanche, 145 x 187 x 5 cm] ; des cagettes froissées[Le jardin des délices] en peuplier, déchets ordinaires transcendés picturalement par l’héritage du tableau de Jérôme Bosch, Le jardin des délices. Ou encore ce Nid d’aile, une aile d’automobile, élément de carrosserie auquel est intégré un nid d’hirondelle. Selon Pascal Beausse, « les Nids d’ailes [2009, aile de voiture cabossée, nid d’hirondelle, résine pulvérisée, peinture carrosserie métallisée vernie, 106 x 58 x 15 cm] procèdent d’une greffe instantanée entre deux mondes incom¬patibles : l’automobile et les oiseaux. Des nids d’hirondelles fusionnent avec des ailes de voitures. En écho à un vocabulaire architectural de pilastres ou d’encorbel¬lements, l’acier froissé devient un support à l’habitat d’animaux s’affirmant dans leur liberté. Ces sculptures organiques forment l’idée d’une harmonie improbable, née de la collision motorisée et d’une intelligence vitale. »
Présentes également, ses sculptures caméras [Bronze, 2005-2006, bronze] qui « ironisent sur un état de fait, en s’appuyant sur un sens aigu de la dérision pour affirmer une conscience politique. Les caméras de surveillance de Rodolphe Huguet sont d’abord un assemblage de matériaux sans valeur. Emballage de biscuits grand ouvert, car- ton ondulé, branche tordue, piquante, bouteille de lait, brique de jus de fruit... Dans ces restes qui pourraient être ceux d’un goûter au milieu des bois, l’artiste puise ses formes, des volumes presque simples qu’il assemble. Une boîte sur une branche de rosier, une bouteille posée sur un pied fixé au mur, différents modèles, différentes tailles, tous placés en hauteur, braqués sur la zone d’espace qu’ils surplombent... Ces caméras ont quelque chose de grotesque et d’amusant qui pourrait presque les rendre sympathiques. Rodolphe Huguet joue évidemment de la contradiction. Celle qui oppose un objet menaçant (les caméras de surveillance) à des formes de textures quotidiennes (les bouteilles, les emballages...). Celle qui oppose la pauvreté de ses matériaux d’origine, à la valeur, tant historique qu’économique, du bronze. Celle enfin qui oppose la fonctionnalité effective des caméras à la fonctionnalité subjective de ses sculptures. »3Rodolphe Huguet sollicite régulièrement le bronze, matériau qui impose un respect et une autorité, une durée et finalement une valeur économique et symbolique. Autant d’éléments qui contrastent avec la nature et la fonction modestes de l’objet répliqué. La série des Masque, [2009-2010] fragments de paniers en osier en bronze, procède de la même intention, transformer un objet usé, associé au rituel du marché, vers une sculpture révélant un masque, une parodie de visage, moqueur ou menaçant. « Pour les Pomo, peuple indigène de Californie, l’esprit du panier loge dans le décor tressé, c’est son village. »4&5
Qu’elles fassent l’éloge de la liberté, en dénonçant la précarité ou l’aliénation et en détournant les pratiques, les œuvres de Rodolphe Huguet sont le témoignage de partages de savoir-faire et d’expériences, d’une transmission des usages liés aux pays dans lesquels il a vécu : "De nature curieuse, j’observe en permanence ce qui m’entoure. Je guette, je fouine afin de retrouver la chaîne et la trame de n’importe quel réseau de situations. Cette énergie dans le mouvement m’apporte les éléments culturels et politiques nécessaires à mon compost. Cela peut m’amener à des travaux très mûris qui se développent dans le temps comme à des actions quasi immédiates à même la rue et ses passants." Ne s’interdisant aucun matériau ni technique, l’artiste invente, assemble, détourne, créant des objets, sculptures, assemblages hybrides et incongrus dans un processus toujours réinventé.
« Tout le travail de Rodolphe Huguet consiste à créer des objets dialectiques qui engendrent une mise en crise de leurs modèles. Il tire ses réalisations de l’univers de la consommation industrielle ou vernaculaire et les déplace en termes sémantiques. Sa réflexion sur les modes de production lui permet de libérer les formes de la gangue de la marchandise pour leur donner une portée critique. »6
1 Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, l’intraitable beauté du monde : adresse à Barack Obama, Editions Galaade ; Institut du tout-monde, 2008
2 Paul Ardenne, 13 mars 2022 In AP Web, Artpress, Rodolphe Huguet « Les gens pressés sont déjà morts », exposition galerie Telmah, Rouen
3 & 6 Pascal Beausse, extrait de Roro Manifesto, pages 13 & 14, monographie Rodolphe Huguet, monografik éditions, 2009
4 Guillaume Mansart, Extrait du texte (dé) faire le Panoptique, catalogue «Villagesousurveillance», 2006.
5 Claude Levi Strauss, Regard sur l’objet, in Regarder, écouter, lire, Paris, Plon, 1993, p. 160-167
Les œuvres de Rodolphe Huguet sont également visibles au MO.CO., dans le cadre de l’exposition SOL#3, L’Ecole des Beaux-arts de Montpellier, une histoire singulière jusqu’au 3 mai 2026.
SURVIVRE MÉTIER À SUIVRE - Un livret issu d’une expérience menée auprès des associations qui aident les sans-abris, en 2024 au centre d’art La Terrasse à Nanterre, a été imprimé par le MO.CO. à 2000 exemplaires, disponibles à la galerie et dans les lieux d’exposition du MO.CO. au profit des associations qui aident ceux qui vivent dans la rue. Ce livret rend compte des œuvres réalisées, dont certaines ont été données aux sans-abris et exposées dans le cadre de cette résidence.
La galerie AL/MA remercie très chaleureusement l’équipe du MO.CO. pour son aide dans l’organisation de l’exposition de Rodolphe Huguet.
Né à Nîmes le 16 juillet 1969, Rodolphe Huguet vit et travaille en Haute Saône et en Lozère.