Pablo Garcia est né à Ivry-sur-Seine en 1983. Son enfance est marquée par les manifestations parisiennes du début des années 1990, les récits de guerre, d’occupation et de résistance qui surgissent de la mémoire familiale, se mêlant aux impressions de pèlerinages précoces sur les plages du Débarquement puis le cimetière américain de Colleville-sur-mer (commune située face à la plage Omaha). L’expérience d’une sorte de collision entre Histoire et Actualité se cristallise lors de la guerre du Golfe qu’il suit – en direct – à la télévision. Il a huit ans. Installé dans le Sud de la France avec sa famille, il découvre le mouvement hip-hop avec MC Solaar, Suprême NTM, Ministère A.M.E.R. et surtout Assassin. La Haine de Mathieu Kassovitz, sorti en 1995, est un nouveau choc, réitéré en 1997 avec Ma 6-t va crack-er, un film de Jean-François Richet. Suivent les expériences du graffiti, de la techno, un cheminement que viennent ponctuer régulièrement des musiques de son temps. Pablo Garcia entre à l’ESBAMA, Ecole Supérieure des Beaux-arts de Montpellier Agglomération en 2001. La rencontre de Claudio Parmeggiani et de l’arte povera en 2002 confirme son intérêt pour les matériaux pauvres, mais aussi pour les problématiques de la mémoire et de la destruction. En 2003, il investit un procédé bien connu dans le champ des musiques électroniques : le sampling), qu’il transpose dans sa pratique. Il opère ainsi des prélèvements d’échantillons sur le réel, qu’il assemble singulièrement, leur donnant un souffle, un sens, une harmonie nouvelle, un « flow ». Il obtient son DNSEP en 2006. En marge de ses études d’art, il part en voyage deux mois, à Berlin visiter le camp de concentration Sachsenhausen, puis en Pologne, voir les camps d’extermination d’Auschwitz et de Birkenau. Sillonnant de nombreux camps de concentration et champs de bataille en France et à l’étranger, Pablo Garcia se passionne pour la question mémorielle, dont il met en scène, avec un certain réalisme, les paradoxes et les limites. En 2006, il fait la connaissance de Nicolas Daubanes, dont les problématiques sont proches des siennes et avec lequel il mènera plusieurs projets communs au sein du collectif Jour de paye. Il obtient en 2016 un second DNSEP au grade de Master avec Félicitations du Jury à l’ESBAN, École Supérieure des Beaux-Arts de Nîmes. À présent, installé dans le Gard, il ouvre son travail à de nouvelles problématiques, notamment en questionnant la relation de la jeunesse aux formes patrimoniales.
Pablo Garcia arpente inlassablement nos champs de bataille. À la recherche d’informations permettant d’éclairer la complexité du monde présent, il explore méthodiquement des zones de terrains définies géographiquement et historiquement, dont il fait, à sa manière, selon son rythme, l’apprentissage physique. Il reconnaît, observe, opère des relevés, cherche des équivalences, dans un patient travail de lecture et d’interprétation, avec lequel il se confronte personnellement aux distances, reliefs, accidents. L’enjeu pour lui est de donner la parole au paysage, qui reste le dernier témoin direct des événements s’y étant déroulés, bien après le passage des hommes. Cela passe par l’expérience de la marche, où se forme un premier assemblage – intuitif – des fragments d’une réalité éparse, lacunaire et parfois déceptive. Après l’expérience du territoire, vient celle de la matière. Pablo Garcia « voit avec ses doigts ». Il ne convoque que rarement des documents d’archives. Tout son travail est au présent. Il assume un point de vue vérifiable, situé dans le temps du regard, le matérialise avec une technicité exigeante et précise. Il découpe, trace, reporte, recouvre, mixe, façonne les éléments d’un théâtre d’opérations, qui n’est pas donné à voir comme une simple trace mémorielle. Il s’agit plutôt de faire la proposition d’une expérience à vivre. Il fait le choix éthique de parler à ses contemporains de ces lieux marquants, où se sont jouées des ruptures décisives, redéfinissant la vie sociale dans toutes ses dimensions. Il les présente sans les représenter. Ce qui l’intéresse, c’est précisément ce qu’il en reste, ce qu’on y fait ou pas, ce qu’on y raconte, comment on le raconte, comment la vie s’accommode de toutes ces histoires qui font l’Histoire. Tous les lieux de la mémoire s’assemblent sur une seule scène, universelle et répétitive, où s’exprime, encore et toujours, le caractère spectaculaire de la guerre moderne. L’intérêt de Pablo Garcia pour ces questions s’est forgé dans son enfance à travers la médiatisation télévisuelle en temps réel et à flux constant de la guerre du Golfe. Ce que la guerre a en commun avec le théâtre, c’est le décor, bien sûr, mais aussi les faux-semblants, l’artificialité du paysage, qui renvoie à la fonction dissimulatrice du camouflage. À force de parcourir des territoires, Pablo Garcia a voulu en proposer une vision synthétique avec l’idée de tendre vers un paysage universel. Le camouflage lui a permis cela. C’est une équivalence abstraite qui vaut pour tous les paysages. Il faut aussi entendre la ruse, le stratagème, la volonté de duper l’adversaire, qui procèdent, à l’instar du masque, de la nécessité de voir sans être vu. Ainsi, les propositions visuelles qu’il déploie dans l’espace de ses expositions n’ont pas nécessairement vocation à plaire, mais on peut leur prêter attention pour affronter la gravité de sujets « qui nous regardent » et nous guettent. Pablo Garcia explore aujourd’hui « les territoires de la jeunesse » avec les outils qu’il s’est forgés dans l’intimité de ses recherches sur la guerre. Il opère un relevé attentif de ce qu’il identifie comme un patrimoine fluctuant et éphémère de gestes, attitudes, traces, modulations sociales, entre la fluidité de l’enfance et les sédimentations de l’âge adulte. Il entreprend de s’en faire non pas l’interprète mais le géographe.
La série de peinture « Paysages d’événements » fait écho à l’essai au titre éponyme de Paul Virilio décrivant un monde dans lequel le recul de l’Histoire entraîne la destruction du progrès et des acquis. Ce passé qui, comme le disait Gilles Deleuze, « coexiste avec le présent qu’il a été », amène l’artiste à se rendre sur les lieux modifiés durablement par la guerre et à constater que, quelle que soit la durée du conflit, trois mois ou trois ans, le paysage est presque toujours similaire. À première vue, les dessins de la série montrent donc des paysages de grande échelle. Ce sont en fait des recadrages de trous d’obus, de tranchées. Cette ambiguïté́, liée à la perversion du rapport d’échelle, produit une sorte de vertige. Le caractère abstrait des formes ainsi produites tend à exprimer l’unification des lieux et à mettre en scène un « paysage universel de la guerre », témoin ultime, total et muet des événements historiques. Pablo Garcia a tout d’abord traité cette problématique paysagère sur papier, avant d’investir la question de la peinture par des à-plats colorés, en renonçant à certains éléments de langage développés dans le dessin, comme les hachures. Cela lui a permis de travailler des effets de dissonances, de rupture, en particulier dans le choix des couleurs. Il va ainsi s’orienter vers des fresques murales qu’il réalise ou fait réaliser sur la base de protocoles précis, en à-plat de peinture acrylique mat de bâtiment, ce qui correspond à un désir de désacraliser la peinture en tant que telle. Ces peintures figurent, dans les codes graphiques du paysage et selon une esthétique du camouflage, des relevés topographiques. La pièce Paysage d’évènements (Craonne) (2015) existe en tant que protocole. Elle se présente sous la forme d’une petite caisse vert foncé, contenant un nuancier de 15 planchettes de bois colorées en à-plat avec chacune des couleurs de référence (peinture acrylique mate de bâtiment) La boîte contient aussi le protocole de peinture (type de pinceau, mode d’emploi, angle, hauteur maximum), les fichiers dans plusieurs formats et des tirages papier de référence. La maquette propose une zone minimale et maximale d’exécution pour permettre une meilleure adaptation au lieu de monstration. Les lignes doivent être tirées à la main, sans scotch ni tracé au crayon. Les formes doivent être retendues par l’exécutant/monteur par rapport au dessin projeté, où elles sont volontairement arrondies. Pablo Garcia s’est librement inspiré de protocoles de peintures murales de Sol LeWitt, dont il admire la rigueur conceptuelle. Il a souhaité ménager une marge d’interprétation et d’appropriation possible pour l’exécutant/monteur. La matérialité de la caisse est l’un des enjeux de la création.
La série « A.W. » (Atlantikwall signifiant « Mur de l’Atlantique ») fait suite aux « Paysages d’évènements ». Elle opère un transfert des techniques de camouflage disruptif (razzle dazzle) développées par la marine britannique lors de la première guerre mondiale vers la problématique du paysage. Les dessins de cette série donnent à voir des restes du mur de l’Atlantique construit sous le troisième Reich le long de la côte occidentale de l’Europe, pour protéger le continent d’une invasion des Alliés. Ces techniques reposent sur deux principes mis en œuvre ici par l’artiste dans son dessin : le changement d’échelle et l’abstraction par la couleur. Dans cette série, Pablo Garcia a voulu restituer leur importance aux éléments architecturaux prélevés, qui sont ainsi soustraits à leur environnement naturel. Le dessin A.W. daté de 2012 acquis par le Frac Occitanie Montpellier, réalisé sur papier gris avec des feutres gouache, est le premier de la série. Il s’agit d’une ruine de bunker (batterie d’artillerie) à la pointe du Hoc, qui apparaît dans Le jour le plus long, film mythique sorti en 1962, avec Henri Fonda et John Wayne dans les rôles principaux. La série « Formes terrestres », directement inspirée des sculptures de Jean Arp, prolonge les recherches engagées en peinture dans « Les cailloux ne rouillent pas ». Il s’agit de relever un certain nombre d’éléments affleurant le sol des terrains marqués par les guerres et témoignant de ces événements à travers les modifications infligées à la topographie même de ces lieux. Le mot « relief » est ici à entendre dans plusieurs sens : ce qui reste des combats, ruines de constructions, de tranchées, postes d’observation, casemates, débris métalliques, mais aussi ce qui s’inscrit dans le paysage, à la jonction entre la géologie et l’Histoire des hommes. L’œuvre Relief terrestre (2018) acquise par le Frac Occitanie Montpellier est issue d’une micro-série qui comporte trois pièces, réalisée en MDF découpé et assemblé. C’est la première fois que Pablo Garcia travaille de mémoire, s’affranchissant d’une longue pratique de relevés exécutés sur site ou du support de documents précis. Il expérimente ici une forme de spontanéité liée au souvenir. Il utilise une scie à chantourner, utilisée pour découper les pièces de puzzle, ce qui lui permet d’avoir des formes plus libres. Il travaille directement sur la matière, avec très peu de tracés préalables. Le bas-relief l’intéresse parce qu’il y voit un mode d’expression à mi-chemin entre le dessin et la sculpture.
Le triptyque La BM du seigneur (2021), en peinture acrylo-vinylique, gravé et doré à la feuille sur panneau de contreplaqué peuplier, a été créé pour l’exposition Buffet des anciens élèves à Villeneuve-Lès-Avignon, dans laquelle il s’agissait d’organiser et de mettre en espace un dialogue inédit entre culture populaire et patrimoine, dans lequel le profane et le sacré se répondaient, en convoquant architecture, expérience des lieux et temps pédagogiques. Ce fut pour lui, l’occasion d’un pas de côté hors de l’Histoire, en interrogeant la relation que les jeunes générations entretiennent avec la notion de patrimoine. « Clin d’œil irrévérencieux[1] » Au Couronnement de la Vierge (1453-1454) de Enguerrand Quarton, chef d’œuvre conservé au Musée Pierre-de-Luxembourg à Villeneuve-lès-Avignon, le triptyque de Pablo Garcia représente une BMW 323i E21 blanche sur sa partie centrale, deux canettes de bière « de rue » (Bavaria 8.6) et une paire de basket (Nike Air Max 90) sur les parties latérales. Dans le fond doré à la feuille et ornementé, on peut lire une phrase gravée, extraite de la chanson La lettre de Lunatic : « Trahi par la raison quand elle manquait à l’appel ». Le populaire investit ici le patrimoine et l’espace sacré. Les marques sont élevées au rang d’icônes, « le caractère religieux accentue la fétichisation de la marchandise, tout en figurant les symboles d’une forme de contre-pouvoir. Un redécoupage des récits historiques et idéologiques s’opère à travers une sorte de scénario alternatif. Pablo Garcia représente des idoles de son adolescence bercée par l’avènement de la culture hip-hop et de la culture de rue. [2] »
- Céline Mélissent, « Buffet des anciens élèves », texte d’exposition, La Chartreuse, Fort Saint-André, Musée Pierre-de-Luxembourg, Tour Philippe-Le-Bel, Villeneuve-les-Avignon, 2021.↩
- Ibid. ↩